La Réforme, pas celle de Luther et de Calvin, mais l’autre, celle issue du concile de Trente, bref celle dont on n’a pas l’habitude de parler ici! Fabrice Hadjadj avec sa pièce A quoi sert de gagner le monde* nous plonge dans l’état d’esprit de ce mouvement.
Le décor
Paris, le quartier latin, en l’an de grâce 1530, François Xavier et Ignace de Loyola essuient les bancs de la Sorbonne… Enfin, pas pour très longtemps. De leur rencontre est née la Compagnie de Jésus, un des fers de lance de la Contre-Réforme. Le premier ne tarde pas à prendre les voiles pour l’Inde. C’est son voyage missionnaire qui est mis en scène par Hadjadj (le sous-titre de la pièce est Une vie de saint François Xavier).
Rien d’une biographie traditionnelle, l’auteur puise avec talent dans les ressources du théâtre. Il fait revivre en une centaine de pages la façon de penser et la détermination de ces hommes qui peuvent nous paraître bien loin. Une façon originale de faire la connaissance d’un personnage, et belle, car Hadjadj sait jouer avec les mots.
La mission
La réflexion sur la mission qui se déploie à travers la pièce ne déparerait pas en 2012. J’ai été particulièrement interpellée par les mots que François adresse aux messieurs de l’université de Paris : « A ceux qui ont plus de savoir que de volonté : combien d’âmes manquent le chemin de gloire en raison de votre négligence! Réfléchissez sur le compte que Dieu vous demandera de vos profondes réflexions, comprenez que votre érudition est pour la tombe, que le bois de vos chaires pourrait se débiter en cercueil… » (Acte II, scène IV, p. 67) De belles pages aussi sur la nécessité de partir, sans se laisser méprendre par cette tentation qu’est la bougeotte. Enfin, Hadjadj est doué pour faire parler l’Ennemi, un peu comme C. S. Lewis dans La Tactique du diable. A deux où trois reprises prend la parole un personnage peu banal, Le Pauvre Diable. En revanche, l’ambiguïté dont fait preuve François dans les dernières scènes frôle le relativisme, mais après tout ça fait partie de la spiritualité jésuite…
Un de mes passages préférés : l’ambition selon Ignace
« IGNACE DE LOYOLA : Le chemin le plus dur est celui qui descend. Descendez, François, mais descendez bien ! Le plus dur n’est peut-être pas d’être modeste mais d’avoir assez d’ambition, assez d’ambition pour faire craquer notre suffisance, assez d’ambition pour ne demander rien de moins que tout. Mais nous sommes mesquins, François, nous demandons quelque chose et toujours moins que tout : une brioche pour notre quatre heures, un oreiller pour notre nuque raide… Nous demandons à Dieu moins que Lui-même. » (Acte premier, scène II, p. 31)
* La description de l’éditeur sur Amazon est erronée, elle correspond à une autre pièce.