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Calvin et la seule vie qui a un sens

Ainsi, soit que vous mangiez, soit que vous buviez, ou quoi que vous fassiez, faites tout pour la gloire de Dieu.  (1 Co 10.31)

Nous sommes nombreux à désirer toujours plus ajuster notre vie à ce principe. C’est pourquoi, je me dis que ça peut toujours être édifiant de partager les bonnes réflexions sur ce verset.

Louis Bouyer:

«La contribution la plus importante, cependant, que Calvin devait apporter à la spiritualité protestante doit être cherchée dans sa conception de la gloire  de Dieu, ou, pour mieux dire, de Dieu à glorifier comme fin de tout le christianisme. […]

On peut dire que Calvin comprendrait et exprimerait avec une puissance inégalable comment le salut de l’homme par la grâce, loin de réduire Dieu à n’être plus considéré par l’homme sinon comme la source de son propre bien, ramène l’homme à ne plus se concevoir, en tant même que sauvé, sinon comme l’instrument de la gloire de Dieu. Là est le sens ultime de la sanctification de l’homme et le motif qui lui donne une importance capitale dans les vues calvinistes. L’homme n’est pas sauvé simplement parce que le châtiment de sa faute est écarté de lui, ni même parce que la béatitude lui est promise, mais parce qu’il est rendu à la seule vie qui ait un sens : une vie toute vouée à glorifier Dieu, dans l’action comme dans la prière.

Cette gloire de Dieu, telle que Calvin l’entend, c’est d’abord son action, sa puissance reconnue comme la seule qui compte, en même temps que la seule bonne, la seule réelle : c’est là l’objet premier de la foi justifiante. La conséquence en est tout l’agir, tout l’être de l’homme ne pouvant plus se vouer à autre chose que l’obéissance bienheureuse à la seule volonté divine.[…]

Aucun autre but ne peut être proposé à l’homme que servir le Tout-Puissant, dans une conformation de toutes nos pensées et de toutes nos volontés à son seul dessein.»

(Louis Bouyer (dir.), Histoire de la spiritualité chrétienne, La spiritualité orthodoxe – La spiritualité protestante et anglicane, tome III, Editions du Cerf, 2011, p.129-130)

 

LIVRE : Soldats de Jésus

Soldats de Jésus-CailleJe m’adonne pour la première fois à cet exercice : faire la recension d’un livre seulement à partir de l’extrait gratuit du format Kindle. Bref, c’est plus pour signaler un nouveau livre sur les évangéliques que pour en discuter le contenu…

J’ai appris la parution des Soldats de Jésus, les évangéliques à la conquête de la Francepar une interview de l’auteur, Linda Caille, par La Vie: «les évangéliques français ne sont pas une sous-culture américaine» (21.02.13). Qu’on soit d’accord ou pas avec son avis (je trouverais à en redire, personnellement), c’est toujours bon de connaître le regard d’un journaliste sur notre « tribu ».

Votre enquête est intitulée "Soldats de Jésus. Les évangéliques à la conquête de la France." Pourquoi ce titre choc sur des chrétiens pourtant pacifiques ?  

En 2013, sur les 600.000 évangéliques français, la moitié a moins de 35 ans, et ils en veulent ! 38% d’entre eux vont au culte chaque semaine. J’ai rencontré des jeunes des banlieues, des gentils branchés parisiens, des chefs d’entreprises. J’ai voulu mettre en avant leur engagement. Ils sont comme des soldats dans la mesure où leur vie est consacrée à une cause qui les dépasse: l’annonce de l’Évangile. 
Par ailleurs, la Bible utilise des mots comme « soldat » et « armée ». Un exemple : Paul s’adresse à son fils spirituel Timothée en lui demandant de « souffrir comme un bon soldat de Jésus-Christ » (2 Timothée 2, 3).

Comment définir la foi évangélique ? [La suite est disponible sur le site La Vie]

Si j’en crois l’introduction du livre, l’auteur répondrait à l’issue de son enquête, entre autres, à la question « (les évangéliques) sont-ils l’avenir de la foi chrétienne en France?». Ça m’aurait bien intéressé de la lire au sujet des chrétiens d’aujourd’hui, ceux qu’elle a rencontrés «pendant cinq ans, du Havre à Paris, de Lille à Lyon, de Strasbourg à Grenoble.»

9782213654737-GHélas, comme je vous l’ai dit, je ne disposais que des premières pages de l’extrait gratuit soit «Première partie – Hier : Des camisards à Billy Graham, chapitre premier : en 1517, une poignée d’insoumis…». Non, non, je ne veux pas dire que c’est rébarbatif de se coltiner l’histoire, juste que je ne suis pas la mieux placée pour évaluer ce contenu…

Je trouve le rappel historique un peu simplifié mais c’est sans doute sans objectivité. Au regard des connaissances acquises dans le secondaire qu’on a tous plus ou moins, Mme Caille fait du bon travail en rappelant à notre mémoire les anabaptistes, les Frères moraves, Philipp Jacob Spener ou encore la guerre des Camisards.

Je regrette surtout les phrases du genre: "Leurs pasteurs, contrairement aux prêtres catholiques, peuvent se marier." Bon, d’accord, mais ce serait bon de dépasser les comparaisons catho vs protestants et de se demander, d’abord, en vertu de quoi peuvent-ils se marier, quel sens donnent-ils à cet événement dans leur vie ? etc.

Si je trouve le livre en bibliothèque, je vous promets une recension plus approfondie…

En attendant, il y a un point de l’interview de Linda Caille qui m’a interpellé: "Chez les évangéliques, le contrôle est collectif, on se mêle souvent de votre vie privée. Le pasteur peut être omniprésent et intrusif."

Je suis loin d’avoir fait le tour de toutes les Églises de France et de Navarre, c’est le moins qu’on puisse dire. L’individu pasteur-gourou existe. Toutefois, je me demande si ce que les journalistes nomment «se mêler de notre vie privée» et «être intrusif» n’aurait pas parfois pour traduction «Veillons les uns sur les autres pour nous encourager à mieux nous aimer et à faire du bien autour de nous» (Heb 10.24) en langage biblique?

En fait, je ne veux pas traiter de façon simpliste la limite entre exhortation fraternelle et harcèlement. Je ressens juste le besoin de donner mon ressenti sur un préjugé répandu (du moins, je l’ai souvent entendu) : "les évangéliques, ils se mêlent de ta vie privée." Eh bien, voyez-vous, j’aimerais bien, moi, qu’on se mêle plus de ma vie privée ! Il y aurait à redire. Inutile de préciser que je parle de vie privée au sens large de l’utilisation de notre temps donc de notre vie, pas uniquement de ce qui est «privé» au sens restreint.

Je n’ai jamais trouvé que les pasteurs, les anciens et les frères et sœurs en Christ allaient  trop loin. Sans doute que je suis un peu revêche si on appuie là où ça fait mal mais tout bien pesé c’est une grâce quand on est entouré de personnes qui ont le courage de nous reprendre. Et oui, si c’est d’une façon saine, se mêler de la vie privée des autres requiert du courage et de l’amour. Soit ils se fâchent (=on se les met sur le dos), soit ils accueillent nos remarques (=on va dépenser du temps pour les aider). «Excuse-moi de ne pas m’être mêlé de ta vie privée» devrait même être une demande de pardon quotidienne. Merci au passage à tous ceux qui se mêlent de ma vie privée et qui se reconnaîtront. Qu’ils continuent !

Bref, si c’est de la façon dont l’enseigne la Bible, on gagnerait à se mêler davantage de la vie des uns et des autres. D’ailleurs, je considère même que ce concept de « la vie privée »  est l’un des mensonges du monde qui pénètre parmi les chrétiens.

J’ai toujours l’impression d’être relativement anonyme ici, j’espère que ce n’est pas qu’une impression, sinon j’en connais une qui va avoir des comptes, beaucoup de comptes, à rendre maintenant…

Pour aller plus loin:

INTERVIEW Luis Palau à propos de son ami le Pape qui boit le maté avec les évangéliques
Statistiques 2012 des Églises évangéliques en France
France 3 nous fait découvrir un centre de formation à l’implantation d’églises

CITATION : une hache, une Bible, quel rapport ?

Ce que Kafka écrit à propos de tout livre :

un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous,

s’applique avec force à la Bible.

F. Kafka, Correspondance 1902-1924, Gallimard, 1965

CITATION : Le pardon selon Martin Luther King Jr.

Pardonner ne signifie pas ignorer ce qui a été fait ou coller une étiquette fausse sur un acte mauvais. Cela signifie plutôt que cet acte mauvais cesse d’être un obstacle aux relations. Le pardon est un catalyseur qui crée l’ambiance nécessaire à un nouveau départ et à un recommencement. C’est l’enlèvement d’un poids ou la remise d’une dette.

Les mots "je vous pardonne mais je n’oublierai jamais ce qui vous avez fait" n’expriment jamais la nature réelle du pardon. Il est certain qu’on oublie jamais si cela veut dire effacer totalement de son esprit. Mais si nous pardonnons nous oublions en ce sens que le mal cesse d’être un obstacle mental empêchant des relations nouvelles.

Jamais non plus nous ne pouvons dire : "je vous pardonne mais je ne veux plus rien avoir à faire avec vous." Pardonner signifie se réconcilier, se retrouver. Sans cela personne ne peut aimer ses ennemis. Le degré de notre aptitude au pardon détermine le degré de notre aptitude à l’amour pour nos ennemis.

Martin Luther King, La force d’aimer, Casterman, Paris, 1965, p. 64-65

MA : Louis Schweitzer pour la citation tirée de Les Béatitudes ou l’hymne à la joie 

La foi : une œuvre ?

Examiner sa foi ? Cela peut être bon (2 Cor 13.5a)… à condition de ne pas se méprendre sur ce qui est en jeu. Certainement pas la force de nos sentiments.

A mon avis, plus que la tentation de faire ses bonnes œuvres pour gagner son salut, c’est celle décrite ci-dessous qui guette notre temps.

Après avoir lu ce rappel, j’avais juste envie de rendre grâce. J’espère que vous aussi. Oui, un rappel, car rien de neuf. Mais, "je vais toujours vous rappeler ces choses, bien que vous les sachiez et que vous soyez affermis dans la vérité présente" (2 Pierre 1.12).

La doctrine de la justification par la foi paraîtra bien obscure à certains lecteurs aujourd’hui. Le terme de "foi" évoque pour beaucoup quelque système de croyances intangible suscitant une adhésion irréfléchie. Ou encore, de façon plus romantique, ces élans incontrôlés du cœur, défiant la raison. La foi, chez Luther comme chez tous les grands Réformateurs, n’est pas un mouvement d’adhésion irrationnel qui aurait son siège en l’homme, elle est d’abord reconnaissance de Dieu. La justification par la foi renvoie en fait chez Luther à "la justification de l’homme par Dieu". Il faut se garder de transformer à son tour la foi en une œuvre pieuse, en faisant consister le salut dans la qualité ou la profondeur de la conviction. La justification ne procède pas de l’accumulation des mérites personnels ; elle est un effet de la pure miséricorde du Dieu sauveur, indépendamment de tout sentiment affectif. Dieu se donne totalement et sans retenue ; la foi, pour les Réformateurs du moins, n’est pas un état d’âme ou une forme de dilection. La justice divine ne revêt aucun caractère distributif.

B. Cottret, Histoire de la Réforme protestante, Perrin, 2010 [2001], coll. «tempus», p. 41. (J’en profite, au passage, pour signaler que c’est la seule histoire de la Réforme de poche en français que je connaisse qui, en plus de l’Allemagne et la France, fait une large place à l’Angleterre et à des personnalités comme Wesley, "mal connu en France, en dépit de sa célébrité dans le reste du monde" p. 398….)

Lire comme Zwingli

J’aime ce que je viens de lire du réformateur suisse :

Le manuscrit des Épîtres que Zwingli s’est préparé de sa propre main comporte en marge plus d’un millier de citations patristiques, mais il prend la liberté de répliquer : "Jérôme, tu n’as pas compris Paul !" ou "fait attention !". *

Paul avait surtout à l’esprit les paroles prophétiques en écrivant "examinez tout, retenez ce qui est bien" (1 Th 5.21), mais je crois que c’est aussi ce genre de discernement qu’appelle la lecture des Pères. Distinguons le bien du reste, mais ne nous privons pas de tout !

* Extrait de Neal Blough (et collaborateurs), Jésus-Christ aux marges de la Réforme, Desclée, 1992, p.54

Blog : un projet qui ne t’appartient pas

Stéphane a publié récemment plusieurs articles sur l’intérêt de commencer un blog. Pourtant, on  peut se sentir si petit, surtout s’il est question d’un blog chrétien. Qui suis-je pour écrire sur une bonne utilisation du temps, moi qui viens encore de gaspiller deux heures, ou sur la compassion que Christ produit en nous, moi qui souvent ne me laisse pas toucher par la détresse de l’autre… On pourrait multiplier les exemples. Cette façon de raisonner m’a plus d’une fois retenue d’écrire.

Le petit dialogue qui suit entre deux chrétiens est encourageant. Il nous rappelle que nos difficultés personnelles, nos manquements, ne doivent pas entraver un travail qui ne nous appartient pas.

Théotime a la réputation d’un homme de grande foi. On vient de loin écouter sa parole forte et pleine d’assurance, car il a le don, par son verbe, de réveiller les cœurs et de remettre debout les croyants chancelants. […]

Un jour, Joseph vint frapper à la porte de Théotime pour lui confier un doute : « Frère, éclaire-moi, toi à qui Dieu a fait le don de la foi. »

Théotime garde le silence, puis il dit : « Frère, Dieu ne m’a pas fait le don de la foi. J’en ai juste assez pour vivre au jour le jour. Je connais les doutes et les nuits de chacun. Dieu m’a fait le don de la parole.

- Que veux-tu dire ? s’écrie Joseph, ta parole si ardente et persuasive ne serait-elle que mots que tu sais dire sans que toi-même y croies ?

- Non,  reprend Théotime, Dieu m’en garde, mais je sais que Dieu m’a donné pour ministère de dire des mots qui sont à lui, pas à moi, des mots plus grands que ceux que je pourrais dire moi seul, en quelque sorte des mots qui viennent d’ailleurs et qui vont ailleurs, des mots qui me traversent. Les mots que je dis, je les écoute moi aussi et je sais que je les entends mal, même si je les dis bien. Si je les dis avec conviction, ce n’est pas parce que je les possède et que je peux les distribuer, c’est pour les recevoir. J’ai la main tendue moi aussi. Je parle pour prier Dieu de faire son œuvre en moi et dans les autres. »

Frère Denis Hubert, Théotime, Chroniques de la vie monastique, Karthala, 1998, p. 12-13